Qui humilie qui
Ces mots qui nous rendent complices.
[Chronique du Storyworld1 ]
Comme si souvent les journalistes, pour maintenir leur public en haleine, ont cherché à qualifier l’échange entre Trump et Zelensky de manière attractive et sensationnelle. Et la qualification, le mot, qui a été choisi et qui s’est propagé2 fut : « humiliation ».
Trump aurait « humilié » Zelensky.
Je n’ai pas compris. J’écoutais cette mise en récit péjorative – car, soulignons-le, qualifier c’est interpréter, ce n’est pas rendre compte - et je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi on utilisait ce mot-là, dans ces circonstances-là.
Cet étonnement m’a renvoyée à la même réaction que j’ai eue il y a peu avec un ami.
Il venait de se voir refuser un poste par un comité alors que sa carrière prestigieuse le lui assurait. Le comité aurait dû n’être qu’une simple formalité.
Mon ami vivait cet épisode comme une « humiliation ».
Et moi, je ne comprenais pas. Sincèrement, je ne comprenais pas.
Il était absolument évident que le comité avait pris une décision biaisée et irrégulière. Ce que signalait cet incident, ce dont il était le signe ou l’indice, c’était le biais politique du comité, pas une quelconque défaillance de mon ami.
Le comité s’était discrédité lui-même par sa décision non motivée. Il n’avait pas discrédité mon ami.
L’humiliation en effet est un discrédit : c’est un retrait de confiance, de reconnaissance et de valeur.
« J’ai commis un impair ou une erreur grave. Je me suis discrédité. Je ressens une honte d’un type particulier, la honte de ne pas avoir été à la hauteur de mon engagement, des attentes raisonnables à mon égard, de mes valeurs, de ce que je veux être. »
Ce sentiment de honte face aux autres et à nous-mêmes, dû à notre défaillance, ce discrédit social et public dont nous sommes responsables, nous, c’est cela «l’humiliation».
Mais, quand quelqu’un en posture de pouvoir tente de discréditer, sans fondement, une personne sur laquelle il peut exercer son pouvoir, il n’y a ni discrédit ni humiliation de la personne incriminée. Il y a discrédit et humiliation du puissant.
Et l’équation est également vraie en ce qui concerne les calomniateurs et les bourreaux de tous types. Ils ne discréditent pas leurs victimes, il ne les humilient pas. Ils se discréditent et s’humilient eux-mêmes par leurs pratiques abusives.
Ce n’est jamais la victime qui est humiliée. C’est toujours le perpétrateur de l’outrage.
Quand je tentais d’expliquer cette logique à mon ami, c’est lui qui ne me comprenait pas et me regardait avec des yeux ronds, en se demandant dans quel univers parallèle je vivais. Il y avait comme un ravin entre son vécu émotif et le mien.
« Ah mais si cela t’arrivait à toi, comment le vivrais-tu ? »
Mais justement cela m’arrive ! Cela m’est arrivé ! À qui cela n’est-il pas arrivé ? J’ai rencontré le sexisme ou le classisme du monde de la tech, du monde corporate, du monde culturel, du monde académique et du monde médiatique, bref de mes milieux professionnels, et maintenant je rencontre l’âgisme. Mais surtout cela m’est arrivé dans ma vie personnelle. Et si j’ai traversé plutôt bien c’est justement parce que je n’ai jamais vu l’humiliation dans l’abus ni dans le mépris.
C’est cela être résilient·e : c’est ne pas entrer dans la logique perverse qui veut faire passer l’acte d’abus comme un discrédit.
Dans l’étrange moment médiatique concocté par Washington, ce furent Trump, Vance, l’ « Ovale » en tant que symbole du pouvoir démocratique américain, la démocratie américaine elle-même et le peuple américain qui a réélu Trump, qui ont été discrédités, pas Zelensky.
Pour m’expliquer, je n’entrerai même pas dans le fond des propos et des attitudes. Je m’en tiendrai au format, en citant un slogan éculé qui de coutume me hérisse par sa platitude “pop culture” mais qui cette fois fait sens : « Le medium c’est le message ».
Qu’une administration présidentielle traite une rencontre diplomatique où des vies sont en jeu comme de la téléréalité, que le Président conclue « l’émission » retransmise en direct dans le monde entier avec un : « Ça va faire de la super télévision», cet événement médiatique-là constitue une humiliation mondiale inédite.
Une humiliation pour les Etats-Unis d’Amérique, pour la fonction présidentielle, pour la politique américaine, pour la démocratie américaine, pour Trump, pour Vance, et pour les Américains.
Mais en aucun cas une humiliation de Zelensky.
Et, selon moi, ceux qui propagent – par imitation, par sensationnalisme, peut-être parfois par virilisme - la thèse de l’humiliation de Zelensky, deviennent les complices de Trump.
C’est en reprenant le vocabulaire du totalitaire que le totalitarisme s’infiltre dans nos pores et dans nos esprits, que le totalitarisme gagne.
Comme le disait Klemperer en parlant du vocabulaire des Nazis (je le citerai encore et souvent dans cette chronique)3:
« Quel fut le moyen de propagande le plus puissant de l’hitlérisme ? Étaient-ce les discours isolés de Hitler et Goebbels, leurs déclarations à tel ou tel sujet, leurs propos haineux sur le judaïsme, sur le bolchevisme ? […] Non. […] Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. »
Alors non, mille fois non. Zelensky n’a pas été humilié.
Le Storyworld désigne la matrice médiatique et numérique dans laquelle nous vivons désormais, nous interagissons, nous travaillons, etc. “Chronique du Storyworld” est une chronique où j’analyse l’actualité à partir de ses aspects techniques, médiatiques, narratifs ou rhétoriques.
Le monde médiatique fonctionne dans la redondance. Une information ou une expression est reprise à l’identique, de média en média, de journaliste en journaliste.
Victor Klemperer, LTI. La langue du III e Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, 2023, p. 46-47.

